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Promenade sensible à Brighton

Je suis arrivé par le train au crépuscule, dans l’une de ces rames désertes qui terminent leur course sous la grande halle métallique de la gare de Brighton. La lumière filtrée par l’immense toiture vitrée teinte l’atmosphère d’un halo sépia qui semble évoquer avec nostalgie l’heure de gloire de la grande gare, qui ne voit arriver désormais que des trains régionaux charriant des mines fatiguées en provenance de la capitale.

    En sortant du train, le choc, implacable, incontrôlable. L’émotion, le souvenir ravivé, comme une bête lentement domestiquée retrouvant subitement son état sauvage. J’ai l’impression d’entendre le silence d’un sablier qui se serait arrêté, les pas des voyageurs, absorbés dans leur procession dont je gêne la trajectoire optimisée depuis la rame de train jusqu’à la porte de leur appartement.




Please mind the gap

between the train and the platform



    En arrivant sur la place de la gare, le ballet des taxis blancs et verts m’arrache à mes songes. J’aperçois l’horizon, au loin, coincé entre les deux fronts de rue qui me dirigent tout droit vers la plage.
    Après quelques mètres, je quitte l’avenue principale pour filer en catimini dans une ruelle parallèle à l’éclairage tamisé d’une coulisse. Je m’y sens caché, me fondant dans la pénombre jaune des arrière-cours, d’où l’on perçoit l’intensité changeante de l’écran des téléviseurs derrière les petites fenêtres à carreaux.
Suis-je touriste ? habitant ? pélerin ? errant ?
Je ne sais plus dans quelle catégorie me ranger. A la fois familier avec les repères que je retrouve instinctivement, mais étranger par un sentiment d’invasion qui me saisit.



Hey, what did you expect ?




    Quelques minutes passent et je refais mon entrée sur Queens road, décidé à continuer mes retrouvailles avec celle que j’ai aimée. Les rues habituellement bondées en plein jour sont presque désertes. Les larges trottoirs de dalles de ciment jointé sont parsemés de débris de consommation qui font apparaître les fantômes des usages et activités de la journée passée.
    Je descends la rue, patiemment, le pas lent et le regard mobile, doublé par quelques passants dont je reconnais l’intonation doucement théâtrale de l’anglais du sud. Je retrouve le relief caractéristique des bow-windows qui animent les façades fardées de couleurs dépareillées. Je reconnais ce sentiment frivole, donné par l’aspect bancal et fragile des constructions de la ville, bâtie hâtivement, qui glisse sur les traces d’une fête qui ne s’arrête plus sans avoir toutefois l’énergie des débuts.
   

8 Broad Street
BN21TJ Brighton



    Je me souviens de notre appartement dans une de ces innombrables maisons mitoyennes, dont l’ascension moelleuse générait une symphonie de bruits, claquements et grincements tout droit sortis du registre naval et qui nous enveloppait d’une atmosphère sonore familière et réconfortante, à défaut d’être sécurisante, dès que l’on mettait la clé dans la serrure fragile du rez-de-chaussée.
    L’épaisse moquette bleue et usée recouvrait les marches étroites et raides jusqu’au troisième étage, devant la petite porte blanche hornée d’un numéro 9 doré. Nous arrivions alors dans l’unique pièce de notre cocon anglais éclairé par le bow-window au vitrage terni qui nous donnait une perspective filtrée sur le paysage maritime pastel du bout de la rue...



    Je continue ma descente vers la plage, les sens en éveil. Clocktower. A ma droite s’étend placidement Churchill Square, le centre commercial principal, alimenté au rythme du passage incessant des bus à deux niveaux qui s’agglutinent comme des globules rouges à la paroi de la grande veine de North Street.
    Un taxi au toit vert démarre sans bruit, suivi d’un livreur tendu sur son vélo de course, s’agitant d’un mouvement gracile, presque funambulesque.



   

< Look left


Look Right >



    Je traverse et pénètre alors dans la zone fréquentée, proche de l’épicentre de la vie nocturne, les lanes. Les odeurs de fast food remplissent la rue qui s’assombrit peu à peu. Les devantures de pubs s’animent, on devine à l’intérieur les visages rougeauds aux bouches étirées libérant des éclats de rire, les robinets étincelants couverts de gouttes de condensation, les larges verres fraîchement remplis au sommet desquels se dandine la fine mousse blanche du cidre local.
    Au loin la mer, sage, profonde, noire, lourde, pétrit et brasse inlassablement les millions de petits galets sous l’œil sévère des goélands. Je les vois déjà tournoyer en hurlant au-dessus de moi à la recherche de la moindre miette comestible. Le vent me salue en m’arrachant un frisson. J’accélère le pas en remontant mon col. La pente s’adoucit, j’atteins enfin la silhouette massive du cinéma, l’Odeon, qui surveille l’horizon de son drôle de couvre-chef géométrique aux pointes d’origami.
    A ma gauche le palace Pier et sa varicelle lumineuse s’étale toujours en direction du large tandis qu’à ma droite je devine la silhouette arachnéenne de la ruine du West pier et de ses frêles pattes noires plongeant dans les eaux troubles de la Manche.




“ Please do not feed the birds ! “





    Le ciel est désormais complètement noir et la ville déverse son halo orangé sur la plage. Je descends les escaliers qui mènent à la promenade. En contrebas de la route, sur le territoire d’entre-deux de la plage, je longe les arcades des échoppes et des night-clubs enfoncés sous la route, comme autant d’yeux tournés vers le large qui me regardent passer.
La capsule d’observation de l’i360 effectue son lent va et vient le long de sa tige, éclairée sur sa face inférieure d’une teinte rouge sombre. Elle semble prévenir d’un changement temporel, d’une distorsion de l’espace et des sens, en équilibre à la frontière entre la ville et l’immensité de la mer, comme une sentinelle au portes d’un nouveau monde.
    Je plisse les yeux sous l’effet du vent humide et m’assieds sur le tapis de galets clairs qui crissent sous mes pas. J’aperçois alors plus en détail la ruine du théâtre, à 200m de là, seul vestige du célèbre West Pier, qui ouvrait les portes de sa promenade lattée il y a plus de 150 ans.
    Je suis traversé d’une étrange pensée. Au fond, le résultat de cette aventure humaine convoque en quelques sortes les quatre éléments, que ce soit dans l’émergence, la déliquescence, et la persistence de ce morceau d’histoire. Fruit de la conquête de la mer, des plaisirs balnéaires et du désir de marcher sur l’eau, c’est finalement le feu qui aura raison de lui à plusieurs reprises, laissant alors au vent violent le soin de jouer à travers les fines poutres restantes une nouvelle partition, accompagné de son armée tournoyante de nouveaux habitants au bec jaune.

    A quelques dizaines de mètres du trait de côte, il y a dans cette ruine un mystère impénétrable, inaccessible, une relique de temps passés, d’un optimiste débordant, d’une foi manifeste en un avenir radieux. J’éprouve de la sympathie, presque de l’empathie pour ce drôle de monument, à la fois fragile et imperturbable qui semble garder secrètement l’identité de la ville qui l’a mis au monde.