Le modèle de

Vienne la Rouge








A la fin de la Première Guerre mondiale, Vienne est une ville qui est confrontée à une grave crise du logement. En dehors du manque d’hygiène des appartements de la ville-centre construits sous forme de Mietskasernen - typologie urbaine basée sur une succession de cours intérieures privées qui cumule de très petits appartements-pièce où résident des familles entières à l’image de l’immeuble de rapport - les besoins se comptent en dizaines de milliers de logements. C’est dans ce contexte que le parti SPÖ (le parti social-démocrate d’Autriche) arrive au pouvoir du pays mais aussi de la municipalité. Mais en 1920, il se voit contraint de quitter la gouvernance de l’Etat ; la capitale est alors « appelée à démontrer de façon exemplaire les vertus de l’administration socialiste ».(1) Vienne doit devenir l’illustration de l’idéologie d’un parti et prouver à l’entièreté du pays l’opérationnalité des décisions prises. Le choix est fait de se concentrer, en partie, sur la problématique du logement par la question urbaine.

La réponse originale apportée par la municipalité - et qui lui donnera ce surnom de Vienne la Rouge - est intimement liée à l’idéologie austromarxiste du SPÖ, à un cadre normatif spécifique, à un contexte urbain et à des débats qui agitent les nombreux intellectuels de la ville (Camillo Sitte et Alois Riegl, deux penseurs viennois, publient respectivement leurs manifestes L’Art de bâtir les villes et Le culte moderne des monuments en 1889 et 1903). C’est ce contexte bien particulier qu’il s’agira dans un premier temps de décrypter avant de nous intéresser à la forme urbaine plébiscitée et à des exemples spécifiques.

D’un coté, la municipalité met, dès son arrivée au pouvoir, une série de mesure en place afin de se porter acquéreur de foncier. Elle utilise également des outils fiscaux pour contraindre les propriétaires à vendre leurs biens. En parallèle de ces activités qui consistent à collecter du foncier, elle se sert de la perte de valeur de la monnaie pour diminuer la part perçue par les propriétaires sur les loyers. Elle incite également les locataires à s’organiser entre eux pour la maintenance des biens pour, encore une fois, réduire la partie du loyer touchée par les propriétaires. En agissant de la sorte, elle peut se permettre d'augmenter la proportion du loyer dévolue aux taxes qui auront pour but de financer les nouvelles constructions. Ces lois - dites de protection des locataires - ne se font pas sans la réticence des propriétaires ; seule une activité visible et palpable de construction municipale est capable de les faire accepter sans de trop violents heurts.

D’un autre coté, les architectes, urbanistes et intellectuels s’affrontent pour définir quelle forme urbaine doivent revêtir les logements des classes prolétaires. Certains d’entre eux, dont Adolf Loos fait partie, privilégient le modèle de la cité-jardin à l’anglaise appelé ici le Siedlung. On cherche alors à donner à chaque famille une petite maison individuelle afin d’étendre aux classes populaires les standards modernes que l’on avait commencé à voir s’installer en Europe pour les ménages les plus aisés. D’autres architectes dont Peter Behrens choisiront de rejoindre le camp du modèle des Höfe, « la concentration en superimmeubles avec équipements » (2). Cette conception va s’imposer pour de nombreuses raisons ; elle est plus réaliste vis-à-vis des importants besoins en termes de quantité, elle permet aussi de rationaliser les constructions pour les entreprises d’Etat en charge des travaux. Mais surtout, ses dimensions imposantes et le caractère répétitif de ses façades célèbrent le peuple, la « masse », et s’opposent à l’hétérogénéité voulue par l’individualisme capitaliste. Intéressons-nous de plus près à ce modèle.

La municipalité va reconnaître quatre types de constructions (3) : le premier type concerne les immeubles bâtis sur un lot unique, le second est lié aux constructions qui s’inscrivent dans un îlot préalablement cintré par des voies. Ces deux premiers types n’impactent pas directement la forme de la ville puisqu’ils s’inscrivent dans des tracés urbains préexistants. Les deux types suivants ont directement attrait au modèle du Höf. Le troisième consiste à la fusion de plusieurs îlots préexistants ; il permet de revoir intégralement la typologie d’un secteur en un ensemble unitaire. Enfin, le quatrième type se positionne dans des zones qui n’étaient pas préalablement urbanisées pour créer un quartier neuf.

D’un point de vue de leur emplacement dans la ville, les Höfe des troisième et quatrième types - parce qu’ils nécessitent de larges surfaces - se positionnent dans la couronne suburbaine de Vienne : ils viennent créer « un nouveau Ring » (4). Mais ce dernier n’a pas l’objectif de former un ensemble urbain homogène comme c’était le cas avec le Ring du XIXè siècle : cette ceinture se ressent uniquement par la présence ponctuelle et répétée des grands objets architecturaux que sont les Höfe. Le modèle ne vient pas imposer une nouvelle organisation de l’ensemble de la ville, il s’insère dans des espaces libres du système existant. Positionnés en périphérie de la ville constituée, les Höfe occupent de larges surfaces et s’articulent autour de cours. Ce qui les distingue fortement des Mietskasernen, c’est justement la forme et la nature de ces cours. Celles-ci sont très larges et plantées : conformément aux idées hygiénistes du début du siècle, la cours n’est plus pensée comme une perforation au sein d’un îlot bâti dense, elle apporte au contraire air et lumière aux logements. D’un point de vue de sa nature, c’est un espace public. En coeur d’îlot, elle n’est pas directement aux habitants de la ville mais devient un espace partagé et commun aux résident du Höfe.

C’est autour de ces larges cours que s’articule une nouvelle singularité des Höfe : des équipements destinés aux résidents s’y placent. Ceux-ci sont calibrés en fonction de la dimension de l’opération dans une logique de seuils ; pour un certain nombre d’habitants, un certain nombre d’équipements. Les Höfe accueillent alors laveries, piscines, pharmacies, commerces, bibliothèques, etc. Les habitats des classes prolétaires doivent, conformément aux idées socialistes de l’époque, participer à la sensibilisation et à la responsabilisation de leurs habitants aux idées modernes comme celle de la santé publique par exemple.

Ce discours est également porté par le langage que portent les Höfe. Si Adolf Loos s’insurgeait contre « l’ornement », synonyme de « crime » (5) , les Höfe expriment bel et bien, dans leurs typologies et dans leurs façades, un discours. « Face à l’anonymat de la « ville capitaliste » et à l’individualisme exténué de la bourgeoisie [...] « la Vienne rouge » affirme l’individualisme sectaire de ses monuments ouvriers. » (6) Affirmation des lignes horizontales, unité des façades, larges cours, répétition de modules ; le champ lexical des constructions insistent sur des idées d’égalité et de démocratie. Les Höfe cherchent à conférer une certaine fierté de classe à leurs résidents.

A travers deux exemples, regardons maintenant de plus près les formes que peut prendre ce modèle.

Le Rabenhof, réalisé à partir de 1925 par Heinrich Schmid et Hermann Aichinger, se décompose en plusieurs barres qui se positionnent sur plusieurs îlots et confèrent une unité à l’ensemble. Cette opération appartient dès lors au troisième type de constructions décrit plus haut. L’insertion urbaine dans la trame existante est complexe ; elle repose sur un subtil assemblage de cours qui communiquent entre elles par des arches et passages. Les cours ont des natures différentes : quelques fois ouvertes sur la rue, d’autres fois plus intimes, elles participent de la richesse typologique de l’ensemble. Les équipements pour les 1.110 logements s’adressent sur elles : école, laveries, salles communes sont autant de services offerts aux résidents.

Le Karl-Marx-Hof, construit quant à lui par Karl Ehn en 1927, appartient au quatrième type. L’opération de 1.382 logements se positionne sur un terrain qui n’était pas préalablement urbanisé. Le plan masse est d’autant plus radical : l’opération est un geste unitaire qui s’interrompt en un unique point pour former la monumentale entrée au complexe. Seuls le traitement paysager des cours et les retraits successifs des bâtiments en fonction de l’angle de la parcelle permettent de lire des strates dans l’opération. De la même manière qu’au Rabenhof, de nombreux équipements sont accessibles aux résidents. Ces deux opérations sont des exemples manifestes de la concrétisation de la politique immobilière de la Vienne socialiste.

Tous deux construisent une très large unité foncière par une unique opération qui forme un ensemble homogène et densément bâti. Le « plein » (les constructions) est composé de barres à la hauteur quasiment constante ; les appartements se superposent et sont identiques les uns aux autres. Les façades sont l’illustration de cette simplicité ; elles se répètent et se dupliquent. L’ouvrier est pensé comme appartenant à une classe aux besoins et attendus spécifiques et communs. Le « vide » (les cours) est vaste, public et planté, il répond à la fois aux idées hygiénistes et aux besoins de sociabilisation des habitants. Des services et équipements offerts à la population s’y adressent. Mais ce qui distingue ces deux exemples de Höfe, c’est bien le type de planification auquel ils se réfèrent. Si le Rabenhof s’inscrit dans une ville constituée, le Karl-Marx-Hof affiche son unicité. En se baladant aujourd’hui dans les rues de la capitale autrichienne, l’inscription du premier dans une idéologie politique est invisible pour celui qui ne saurait le voir. Au contraire, le message porté par le second continue de résonner avec force ; nul ne peut manquer de comprendre la volonté de véhiculer un message. Si l’idéologie et la forme sont forcément liées, ces deux exemples posent alors la question de savoir si une politique doit être affichée et revendiquée sur la construction ou si elle doit être simplement intrinsèquement portée.

Pour les plus anciens d’entre eux, les Höfe ont aujourd’hui un siècle. Ils font aujourd’hui pleinement partie de la ville constituée. Du troisième ou du quatrième type, visibles ou revendiquant leur appartenance à une idéologie, ils participent du fait que Vienne est l’une des villes d’Europe où louer est le moins cher. A 9,8 euros du mètre carré (contre 27,80 euros à Paris) (7), c’est tout une ville qui bénéficie encore de la politique immobilière relativement brève ; celle de Vienne la Rouge.





Rabenhof, 1925, Heinrich Schmid et Hermann Aichinger (8)





Rabenhof, 1925, Heinrich Schmid et Hermann Aichinger (9)





Karl-Marx-Hof, 1927, Karl Ehn





Karl-Marx-Hof, 1927, Karl Ehn



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(1) Tafuri, M., Vienne la Rouge - La politique immobilière de la Vienne socialiste - 1919-1933, Pierre Mardaga, 1980, p.12
(2) Tafuri, M., Vienne la Rouge - La politique immobilière de la Vienne socialiste - 1919-1933, Pierre Mardaga, 1980, p.22
(3) Sonne, W., Urbanity and Density in 20th-century Urban Design, DOM Publishers, 2017, p.70
(4) Tafuri, M., Vienne la Rouge - La politique immobilière de la Vienne socialiste - 1919-1933, Pierre Mardaga, 1980, p.26
(5) Loos, A., Ornement et crime, 1908
(6) Tafuri, M., Vienne la Rouge - La politique immobilière de la Vienne socialiste - 1919-1933, Pierre Mardaga, 1980, p.32
(7) Lorin, V., "«Vienne la Rouge» s’enorgueillit de ses logements sociaux", Mediapart, 05.01.2020
(8) Source : Tafuri, M.,  Vienne la Rouge - La politique immobilière de la Vienne socialiste - 1919-1933, 1980
(9) Source : Tafuri, M.,  Vienne la Rouge - La politique immobilière de la Vienne socialiste - 1919-1933, 1980
(10) Source : Document de l’auteur
(11) Source : Tafuri, M.,  Vienne la Rouge - La politique immobilière de la Vienne socialiste - 1919-1933, 1980


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Bibliographie

- Loos, A., Ornement et crime, 1908
- Lorin, V., "«Vienne la Rouge» s’enorgueillit de ses logements sociaux", Mediapart, 05.01.2020
- Sonne, W., Urbanity and Density in 20th-century Urban Design, DOM Publishers, 2017, p.70
- Tafuri, M., Vienne la Rouge - La politique immobilière de la Vienne socialiste - 1919-1933,
- Pierre Mardaga, 1980, p.32
figures vives - 2020