Déambulations à

travers le territoire

et l’histoire de

Chandigarh




L’arrivée au Capitole


    Une visite de Chandigarh commence naturellement par son Capitole. C’est ici, à l’extrême Nord-Est de ce que deviendra la ville, au pied des contreforts de l’Himalaya appelés Shivalik, que seront posées les premières pierres du Palais de l’Assemblée, de la Haute Cour de Justice et du Secrétariat. Ces constructions deviendront les hauts lieux administratifs de la nouvelle capitale du Pendjab indien. En effet, en 1947, l’Inde obtient son indépendance et la partition de l’Inde britannique scinde la province de ce qui était le Pendjab en deux parties ; l’une, pakistanaise, conservera la capitale Lahore, tandis que la future capitale de l’autre, l’indienne, sera voulue par Jawaharlal Nehru dès 1949. Ce dernier fera appel à Le Corbusier en 1950 pour la construction de la ville.

    Si l’on fait confiance à l’architecte français, c’est parce que l’on souhaite que la ville soit à l’image des aspirations modernes du gouvernement. Conscient qu’il s’agit d’une opportunité pour réaliser ses idées urbanistiques maintes fois esquissées mais rarement construites, Le Corbusier s’empare de la commande. Les événements vont alors s’enchaîner très vite. Sur place, l’architecte et son équipe - composée de Pierre Jeanneret, des britanniques Jane Drew et Maxwell Fry mais aussi d’architectes indiens - établiront le plan de la ville en quelques jours à peine durant le mois de février 1951. Les premières pierres seront posées en 1952 et la ville sera inaugurée en 1953.




a. Premières pierres posées à Chandigarh. On aperçoit à gauche le Secrétatiat et le dôme du Palais de l’Assemblée
Le Corbusier Center - Chandigarh


    Ce plan de 1952 pense une ville pour 150.000 habitants. Accolée contre le Capitole, symbole de l’unité du Pendjab indien, la ville se développe suivant une orientation Nord-Est / Sud-Ouest. Cette orientation est en effet considérée comme optimale par l’équipe d’architectes par rapport à des questions d’ensoleillement. Puis, on divise la ville en secteurs, suffisamment importants pour fonctionner de manière autonomes, orientés autour d’un grand parc. On pouvait déjà retrouver ces idées dans le plan d’Albert Mayer pour la ville de 1950. En effet, l’américain avait été mandaté quelques temps avant Le Corbusier. Cependant, sa collaboration avec le gouvernement indien cessera avec le décès de son coéquipier dans un crash d’avion. Le Corbusier, soucieux d’être considéré comme l’unique planificateur de la ville, ne reconnaîtra pas ces similitudes. Au contraire, dans une lettre à sa mère, il qualifiera le plan de Mayer de « faux-moderne », « d’erreur » et insistera sur l’idée que ses plans ont été « [...] faits, inventés, créés. » 1




b. Plan d’Albert Mayer pour Chandigarh : Capitole au Nord-Ouest et division en secteurs, nombreuses similitudes avec le plan de Le Corbusier
Chandigarh Architecture Museum

    Dans cette même lettre, il développera sa vision de la future ville où l’on perçoit déjà la monumentalité que devront revêtir les constructions étatiques : « Chandigarh sera une ville d’arbres, de fleurs et d’eau, de maisons aussi simples que celles du plan d’Homère et de quelques splendides édifices du plus haut-modernisme où règnera la règle mathématique... ». S’il est évident que Le Corbusier abandonne le vernaculaire du plan de Mayer, il l’est tout autant que certaines ressemblances existent ; la figure de la garden city, la présence de la végétation et la faible densité qui vaudront à Chandigarh sont unicité dans le paysage indien et son surnom : The City Beautiful.

    A la modernité à laquelle Le Corbusier s’affile sont associées des idées de nouveauté, d’originalité. Cependant, comme nous le rappelle Mickaël Labbé, « [...] Le Corbusier est très conscient qu’on ne commence jamais de zéro. Il s’agit toujours en quelque sorte de faire table rase du déjà existant, ce qui veut dire que l’espace théorique à refonder est toujours déjà sursaturé de discours et de pratiques qu’il s’agira de combattre. »2 Devant le plan d’Albert Mayer, il s’agira alors pour l’architecte de sélectionner ce qu’il pense correspondre à son époque et au contexte. Pour ce faire, Le Corbusier va placer une série de règles qui dicteront les principes urbains et architecturaux : « À une époque neuve doivent correspondre des normes nouvelles, normes qui doivent « faire système » [...] (en allant des plus abstraites et des plus théoriques aux plus concrètes et pratiques) »3. Pour observer le système - l’impact des normes sur le dessin de la ville - nous devons quitter le Capitole de Chandigarh pour nous diriger vers les premiers secteurs, lieux dédiés pour la plupart à l’habitation. Derrière les célèbres images du Palais de l’Assemblée et de la Haute Cour de Justice, ces endroits correspondent à la partie cachée du travail corbuséen et de l’identité de Chandigarh.




c. Plan du secteur 22. en haut : voiries, au milieu : bâti, en bas : espaces publics
Document de l’auteur


Déambulations dans la première phase d’urbanisation - 1951-1966




d. Marché quotidien sur la voie commerçante du secteur 22
Document de l’auteur


    Durant les quinze années que va durer la première phase d’urbanisation de la ville alors pensée pour 150.000 habitants, trente secteurs seront construits. Parmi eux, l’un sera réservé au commerce et un autre deviendra un campus. Les secteurs sont accessibles grâce à un réseau de voiries à la hiérarchie extrêmement bien réglée. Un type de voix parviendra jusqu’à eux depuis les axes environnants, un autre permettra de les séparer les uns par rapport aux autres, le suivant les traversera. Puis un autre type effectuera la desserte au sein des secteurs, avant qu’un suivant se ramifie suffisamment pour se terminer en impasse. Enfin, le cheminement piéton est permis par une dernière typologie de voirie. De la sorte, on accède à son logement depuis l’extérieur de la ville comme à la feuille d’un arbre depuis le sol ; après être nécessairement passé par le tronc, on empreinte des branches toujours plus étroites. Cette stricte hiérarchie est l’un des reflets des normes que Le Corbusier applique à son équipe. Juxtaposés, les secteurs constituent un système.

    A chacune de ces voiries sera associée une végétation spécifique, propre à la fonction du réseau. Les intersections entre voies devront proposer un usage particulier, les habitations seront placées selon la même orientation que la ville tandis que les bâtiments publics seront désaxés. On trouvera un parc au centre de chacun des secteurs, ces derniers seront divisés en urban villages de tailles quasiment égales. Par rapport à la la spontanéité du tracé urbain de nombreuses villes indiennes, on se retrouve ici dans un contexte de planification. La norme définit et structure la ville.

    Cependant, en traversant les secteurs, on ne ressent aucun sentiment de déjà-vu. Le traitement si spécifique des voies est peu perceptible pour celui qui n’en aurait été informé. Cela peut s’expliquer par le fait qu’aucun des secteurs n’est identique ; de la rigidité de la règle, on a tiré une multiplicité de variantes uniques. De plus, les constructions ont été confiées à des architectes différents qui ont tous développé de nombreuses typologies. Ici, la norme n’est pas contraire à la richesse, elle semble garante d’une diversité cohérente.

    La vie indienne (largement associée dans l’imaginaire collectif à des notions de sur-densité) peut-elle se développer dans des lieux si éparses ? Les installations spontanées que l’on retrouve à New Delhi dans le recoin d’une rue ou au bord d’une route ponctuellement plus large peuvent-elles avoir lieu au sein d’un schéma si strict ? En concentrant les espaces commerciaux à une rue suffisamment large et arborée au sein d’un secteur, la ville montre qu’elle est capable de s’adapter au mode de vie indien : le marché y bat son plein quotidiennement. Un bâtiment de logement dont le mur latéral est volontairement aveugle autorise à ce qu’on vienne si accoler. Un arbre propose de l’ombre à un coiffeur de rue. Un mur bas entre deux constructions devient un banc ou un étendoir à linge. L’indianité se transporte à Chandigarh, elle est permise par l’adaptabilité des schémas corbuséens.





e. Derrière l’arche, la typologie de plain-pied dessinée par Jane Drew autour d’une fine voie
Document de l’auteur

    Au niveau des bâtiments, le peu de densité de la ville permet à de nombreuses typologies de proposer un accès privé vers les logements. Les architectes veilleront à ce que les relations entre l’intérieur et extérieur ou public et privé soient travaillées. On remarque aisément cet intérêt dans la typologie que Jane Drew dessine pour le secteur 22 de la ville. Des maisons accolées, de plain-pied, offrent un espace semi-privé extérieur sur une rue dissimulée du reste du secteur par une arche ainsi qu’un espace privé sur cour. Le logement s’oriente exclusivement sur ces espaces.




f. Un gardien surveille le portail d’une propriété arborée des riches quartiers de la ville
Document de l’auteur

    La plupart de ces idées étaient déjà présentes dans un plan que Le Corbusier a développé pour Chandigarh sous le nom de Maison des Péons. L’architecte met en place des dispositifs techniques pour jouer avec la ventilation et le soleil dans une région où l’on cherche majoritairement à se protéger de la chaleur. On cumule des techniques traditionnelles et modernes - les claustras, la véranda, la double toiture parasol - dans une architecture qui joue entre espaces intérieurs et extérieurs, couverts et ouverts, privés et publics. Cette maison avait également la particularité d’être très économique, elle était pensée pour les fonctionnaires aux revenus les plus modestes. On retrouve ici les idées universalistes modernes dont l’objectif était de proposer un logement décent pour tous. A Chandigarh, l’intégralité de la population doit pouvoir être logée dans un logement dont le coût dépend de sa situation sociale.

    On va également chercher, en suivant les discussions du VIIème congrès des CIAM à Bergame en 1949, à promouvoir la libre disposition du sol par l’autorité. Cette règle permet à l’Etat de rester maître du foncier. Il peut, de la sorte, lancer des plans de reconstruction pour adapter la ville aux avancées de son temps. « Le statut des terrains doit [...] anticiper les possibilités d’évolution et de changements qui nous sont encore cachés. »4 disait Le Corbusier à propos de cette disposition. Ainsi, à sa création, la ville corbuséenne avait pour objectif de proposer des logements à toutes les couches de la population et, éventuellement, se métamorphoser pour rétablir un équilibre perdu. Siegfried Giedion rappelle qu’avec l’entrée dans la modernité, « [...], la conscience sociale s’éveilla et apporta une exigence nouvelle : que l’habitation de l’ouvrier soit prise au sérieux sur le plan artistique. »5 La Maison des Péons de Le Corbusier en est l’illustration évolutive.

    Il est cependant notable, en déambulant dans ces quartiers de la première phase d’urbanisation de la ville, que les différentes classes sociales ne sont pas mêlées. Au plus proche du Capitole se trouvent les maisons des hauts fonctionnaires de l’administration. Les personnels de maison sont omniprésents ; les voitures sont en train de se faire nettoyer, les arbres se font tailler, l’habitation est gardée. Les logements exposent la richesse de leurs propriétaires ; on est bien plus proche d’une large et chic avenue résidentielle de Beverly Hills que de l’effervescence populaire décrite plus haut (et pourtant seulement trois secteurs plus au Sud !). L’impression de cette répartition des habitants en fonction de leur classe est amplifiée par la forme du secteur. Etant donné que ces derniers ne possèdent que peu d’entrées, l’effet d’enclavement - et de ghettoïsation - apparait rapidement. Depuis l’artère principale, on rejoint son secteur et, indirectement, sa classe.

    Malgré ces critiques, la ville attire une population toujours plus nombreuse attirée par le confort de vie qui y règne. Il apparaît rapidement que la première phase d’urbanisation ne permettra pas d’accueillir ces nouveaux arrivants. Le Corbusier esquissera les plans de la seconde phase d’urbanisation pour un décompte total de 500.000 habitants. L’architecte ne verra pas le début de sa réalisation en 1966 puisqu’il décède un an après le commanditaire Jawaharlal Nehru, en 1965.


La deuxième phase d’urbanisation : entre cohabitions difficiles et expansion obligatoire - 1966 - 1986


    En 1966 s’amorce la seconde phase d’urbanisation dans un climat de tensions. Suite à des divergences linguistiques et ethniques, le Pendjab est divisé en trois Etats ; l’Himachal Pradesh, l’Haryana et l’actuel Pendjab. Le territoire de la ville de Chandigarh obtient un statut particulier puisqu’il doit être géré directement par Dehli tout en demeurant la capitale de l’Haryana et du Pendjab. Le Capitole va également être partitioné pour répondre à ses fonctions changeantes, la zone sera largement militarisée.

    Cette division va avoir un effet direct sur les environs de Chandigarh. Des villes alentours qui n’étaient, par le passé, que de petites nébuleuses autour de la capitale vont avoir un développement effréné suite à leur nouvelle situation de villes indépendantes d’un Etat distinct. Ainsi, à l’Est, Panchkula sur le territoire de l’Haryana va connaitre un formidable essor tandis qu’au Sud-Ouest, Mohali au Pendjab va s’aligner sur la trame de Chandigarh. L’expansion de ces deux villes commence à faire apparaitre les limites des 144km2 du territoire de la capitale.

    Celle-ci est également dans le besoin de grandir. La croissance économique indienne précipite l’exode rurale et les possibilités de reconstruction sur soi-même sont maintenant vaines ; en 1972 une nouvelle règlementation a pour conséquence la privatisation de 60% des parcelles. La possibilité suggérée par Le Corbusier de remplacer des maisons et villas par des Cités Radieuses s’écroule : pour accueillir, la ville devra grandir. Et c’est naturellement vers le Sud-Ouest que cette dernière va s’étendre, axe dicté par la présence du Capitole et l’implantation de bassins et d’infrastructures dans les autres directions.

    Même si la ville grandit, elle ne parvient tout de même pas à loger l’intégralité des nouveaux arrivants. Parmi eux, les plus pauvres s’entassent dans des bidonvilles ou des colonies. Un temps en bordure de ville, ces campements sont rapidement rattrapés par l’expansion urbaine. Ils sont alors détruits pour renaître quelques kilomètres plus loin.





g. Taille de Chandigarh en fonction des pahses d’urbanisations. En bas, troisième phase : on perçoit l’étalement des villes alentours et la fusion avec Mohali en un même ensemble.
Document de l’auteur

    Ces populations trouveront également refuge dans un autre type de lieu, plus surprenant : les villages. En s’étendant, la ville vient encercler ces localités qui existaient bien avant le projet de Chandigarh. On en trouvait également sur le site de la première phase d’urbanisation mais ceux-ci avaient été rasés ; ils ne correspondaient sans doute pas à l’envie de renouveau moderne et à ses propos hygiénistes. Mais voilà, ceux présents sur l’emprise de la seconde phase d’urbanisation ont été conservés et bénéficient d’un statut juridique particulier leur permettant des règles urbanistiques propres. Progressivement encerclés par la ville, ils se sont transformés. Alors qu’ils étaient originellement tournés vers l’agriculture, les habitants de ces villages se sont orientés vers les services. Profitant de normes urbanistiques légères (voire quasiment inexistantes), ils ont densifié la surface de ces villages pour créer logements et hôtels. Ainsi, en se baladant dans les rues de l’un de ces villages, Burail, on peut avoir la chance d’entrapercevoir le ciel entre deux balcons d’édifices qui se font face - quand ceux-ci ne se touchent pas bien sûr. Vidés de leur essence, ces villages sont devenus des ghettos pour populations marginalisées. Avec la deuxième phase d’urbanisation, on subit l’arrivée massive de nouveaux habitants et légitimise des conditions de vie propres à son niveau social.



h. Les rues du villages de Burail ; extrême densité
Document de l’auteur

Intensification des phénomènes urbains pour la troisième phase d’urbanisation - 1986 - auj.


    Les phénomènes décrits pour la seconde phase d’urbanisation vont s’intensifier avec la troisième. Les populations les plus pauvres sont progressivement déplacées toujours plus vers l’extérieur de la ville, les villages deviennent des lieux à la densité extrême où l’hygiène est limitée et les risques d’engorgement élevés.

    Avec la seconde phase d’urbanisation, on pouvait déjà sentir une baisse d’intérêt pour les préceptes corbuséens. Cette idée se retrouve et se confirme avec la troisième phase. Petit à petit, on remarque que les règles qui garantissaient une hiérarchie claire entre les types de voiries sont de moins en moins respectées. Cela impacte directement la lisibilité de la ville puisque les abords de ces voies sont construits ou plantés indépendamment de leur statut, afin de garantir une rentabilité maximum. Alors qu’on trouvait des typologies bâties variées dans les premiers secteurs, on trouve maintenant des typologies uniques qui regroupent plusieurs centaines de logements. La richesse typologique a été remplacée par la juxtaposition de systèmes efficaces qui ignorent les principes du secteur. Ainsi Rémi Pappilault regrette l’abandon de « La plupart des principes qui ont assuré aux secteurs d’origine une réelle qualité - le système de la hiérarchisation des voies, les voies commerciales internes (V4), l’étanchéité sur les V3, l’équipement en coeur d’îlot, la coulée verte continue, la diversité typologiques, les espaces d’appropriation... [...] ».6 Si ces affaiblissements de la qualité de ville se font naturellement par une méconnaissance - et/ou une incompréhension - des règles originales, ils sont également motivés par des soucis de rentabilité et des réglementations qui évoluent. Ainsi, avec la troisième phase d’urbanisation, on a augmenté d’un niveau la hauteur maximale des constructions pour arriver à R+3. La responsabilité de cette détérioration de la qualité de ville n’est donc pas à appliquer uniquement aux acteurs économiques mais peut être partagée avec le corps politique.

    En plus de cela, la ville continue de croître. Au Sud-Ouest, elle atteint maintenant les limites de son territoire pour rejoindre la ville de Mohali - dont le plan est pensé pour s’aligner avec celui de Chandigarh. Ainsi, les artères qui proviennent du Capitole sont aujourd’hui bâties sur une distance de 12km. La surface de la ville vient alors dépasser ses frontières pour former un ensemble unique avec Mohali, au Pendjab. Ici, les règles d’urbanisme de la capitale ne s’appliquent pas ; on propose cependant une pâle copie de la forme du secteur. Sans en appliquer ses principes, on duplique simplement le tracé en plan du système. Typologies bâties et végétation sont en incohérence avec ce dernier.




i. Plan actuel de Chandigarh. Entre le début du Shivalik et la ville, le Capitole. Premier phase d’urbanisation contenue dans les 30 premiers secteurs Nord-Est. Puis, seconde phase autour des villages (carrés désaxés en plan). La troisième phase est en construction et dépasse du cadre par le Sud-Ouest.
Document de l’auteur

    Alors que dans le plan d’origine, Mohali était censée rester une ville périphérique, elle est devenue avec la partition de 1966 un ville autonome et ambitieuse. Ses plans d’aménagement du début des années 2000 tablent sur une population de 500.000 habitants pour les années à venir. D’énormes projet de logements y sont planifiés et cherchent à être attractifs pour la classe moyenne en émergence en Inde. Ils jouent donc sur des thèmes appréciés par cette population : sécurité, automobile, complexe de loisirs.

    La sécurité est assurée par la présence de murs massifs autour de ces grandes résidences et de surveillance par gardien. On remarque également que la forme en enclave du secteur est adaptée à ces volontés : peu d’accès mènent au centre des îlots. Cette classe émergente ce distingue également par l’acquisition d’une voiture. Il devient possible pour eux d’habiter à une certaine distance des noyaux économiques car ces nouveaux projets offrent des stationnements, surveillés bien sûr. Le plan des réseaux de Le Corbusier était suffisamment surdimensionné pour supporter l’arrivée des premières automobiles, difficile de penser qu’il puisse résister à une augmentation massive. Enfin, on propose piscines et parcs dans ces complexes résidentiels : on doit pouvoir vivre en autarcie dans son logement sécurisé et climatisé pour ne le quitter qu’en voiture. L’idéal occidental se démocratise en Inde.

    Dans de tels lieux, on comprend aisément que l’espace public n’est plus au coeur des préoccupations. S’il occupait le centre des premiers secteurs de Chandigarh - étant à la fois place, parc, venelle, marché - l’espace public n’est ici plus que ce qui reste entre les différents complexes privés. En 1951, Le Corbusier déclarait : « Il n’y a pas de banlieue possible à Chandigarh. »7 Et pourtant, ce territoire en marge de la ville, majoritairement privatisé et individualiste y ressemble bien ! Effectivement, nous ne nous trouvons plus à Chandigarh et les normes originales n’auraient jamais permis d’en arriver là. Cependant, en croissant (et peut-être malgré elle), la ville a tout de même généré sa banlieue.

    Le système normatif proposé à l’origine de la ville avait pour objectif de fixer un cadre au développement de cette dernière. Il contraignait le dessin de l’urbain et, par la même occasion, les architectures qui s’y inséraient. Toutefois, il a montré qu’il pouvait se traduire de bien des manières et laissait une grande part de liberté à l’architecte. Les courbes des voies de certains secteurs, la variété des espaces verts ou les typologies de logement de Jane Drew ne proviennent pas d’un gabarit imposé par les règles, ils sont le reflet d’interprétations, d’intuitions, des spécificités du site ou de la culture de l’auteur. Le Corbusier était le premier à chercher à offrir plus que la simple application de la norme. « En un mot, toute sa pensée architecturale consiste en l’élaboration d’un système de normes ayant pour objectif dernier, de l’aveu même de l’architecte, la production du « non normalisable » par excellence, à savoir la beauté »8. Les propos de Mickaël Labbé se retrouvent si concrètement à Chandigarh ; la norme donne un cadre à l’architecte mais l’on attend de lui qu’il l’utilise au maximum, qu’il y ajoute son expérience, ses traditions, ses volontés et ses rêves afin d’atteindre ce qui n’est pas codifiable : le beau.



j. Constructions actuelles de Mohali. Au sein du dessin du secteur corbuséen, on bâtit ces immeubles basés sur la sécurité et l’acquisition d’une voiture (Getting ready for possession).
Document de l’auteur


Quitter Chandigarh


    On quitte Chandigarh par la gare routière qui s’est elle-même déplacée avec le temps des secteurs de la première phase d’urbanisation pour être maintenant en lisière de territoire. Le bus rejoint directement les axes au Sud de la ville et ne nous donne pas la possibilité de revoir les quartiers les plus anciens de la ville. On se souviendra de lieux où l’on a cherché à proposer une nouvelle idée de ville mais basés sur des principes de continuité, un lieu où la figure de la régularité fait apparaître la norme et l’exceptionnel, un lieu qui mêle traditions indiennes et idées modernes internationales. Depuis les nouvelles portions de ville, on aperçoit « [...] un amalgame confus de fragments hétérogènes, dans lequel on ne peut reconnaître aucune règle d’ordre, aucun principe de rationalité capable de la rendre intelligible. »9 On se trouve maintenant dans ce que Bernardo Secchi appelle la « ville contemporaine ». On pourrait regretter le changement de paradigme dans l’évolution de la ville de Chandigarh, on préféra être ébahi par la vitesse à laquelle s’est produit ce changement d’état, de ville moderne à ville contemporaine, changement inéluctable puisque inhérent à l’époque. De nombreux défis attendent encore la ville ; doit-elle se densifier ou se patrimonialiser ? Doit-elle jouer sur ses spécificités ou devenir une métropole internationalisée ? Autant de questions qui dépassent largement le cadre de Chandigarh et se posent de nos jours pour l’ensemble de l’Inde.

antoine barth



1 PAPILLAULT (Rémi), « Chandigarh », Portrait de ville, Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine, 2007, p. 14
2 LABBE (Mickaël), Le Corbusier et le problème de la norme, 2015, p. 49
3 LABBE (Mickaël), Le Corbusier et le problème de la norme, 2015, p. 24
4 PAPILLAULT (Rémi), « Chandigarh », Portrait de ville, Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine, 2007, p. 24
5 GIEDION (Siegfried), Architecture et vie collective, Paris, Denoël/Gonthier, 1980 pour la traduction française de Georges Pauline (première édition : Hambourg, Rowohlt Verlag, 1956), p. 44
6 PAPILLAULT (Rémi), « Chandigarh », Portrait de ville, Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine, 2007, p. 59
7 PAPILLAULT (Rémi), « Chandigarh », Portrait de ville, Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine, 2007, p. 27
8 LABBE (Mickaël), Le Corbusier et le problème de la norme, 2015, p. 41
9 SECCHI (Bernardo), Première leçon d’urbanisme, Parenthèses, 2000, p. 69


Bibliographie

AVERMAETE (Tom), CASCIATO (Maristella), Casablanca Chandigarh A Report on Modernization, Montréal, Centre Canadien d’Architecture, 2014
GIEDION (Siegfried), Architecture et vie collective, Paris, Denoël/Gonthier, 1980 pour la traduction française de Georges Pauline (première édition : Hambourg, Rowohlt Verlag, 1956)
LABBE (Mickaël), Le Corbusier et le problème de la norme, 2015
PAPILLAULT (Rémi), « Chandigarh », Portrait de ville, Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine, 2007
PAPILLAULT (Rémi), Chandigarh et Le Corbusier, Toulouse, Poesis Editions, 2011
SECCHI (Bernardo), Première leçon d’urbanisme, Marseille, Parenthèses, 2006