Appel à idées #1 

Héritage nucléaire



Figures vives a invité les participants à ce premier appel à idées à réagir à la citation suivante : 

‘La question de la mémoire avait justement atteint un stade industriel avec les réflexions menées par les majors du nucléaire autour du problème des déchets.  [...] Ce serait la première fois que l’homme aurait à se projeter dans une échelle de temps bien plus longue que son histoire passée, la première fois qu’il aurait  à réfléchir sur des dispositifs d’une portée temporelle supérieure au millénaire.’

BELLANGER (Aurélien), L’aménagement du territoire, Editions Gallimard, Paris, 2014, p. 378

Figures vives retransmet ici les réponses des 12 participants, classées par ordre alphabétique, en exposant d’abord l’image; puis le texte et son titre.





LE CENOTAPHE INVERSE
Antoine BARTH
Dissimuler des déchets nucléaires a-t-il un sens ? Est-il pertinent de les cacher quand on sait que l’ignorance est à l’origine de la plupart de nos
maux ? Est-il raisonnable de penser qu’ils ne seront pas recherchés, finalement découverts, ou trouvés par hasard ?
S’il est impossible de protéger ces déchets de comportements malveillants, il
est de notre devoir d’éviter toute dégradation accidentelle et ce, dans un futur lointain. Il semble alors nécessaire de les donner à voir, de renseigner et de souligner leur emplacement par une construction ; par de l’architecture.
Cette architecture devra être lisible et, dans sa volumétrie, indiquer la l’état
sensible de ce qu’elle contient. La dangerosité des déchets est indéniable, la
radioactivité est invisible, le monumental contenant relèvera ces caractéristiques.
Etienne-Louis Boullée a projeté un cénotaphe pour Newton, tombeau vide à
la mémoire du scientifique dont le corps repose ailleurs. Il s’agit ici de réinterpréter la forme sphérique du monument funéraire afin
de profiter de ses propriétés structurelles. Le déchet, suspendu, paraissant être en lévitation, est isolé des façades et des ébranlements. On le contemple
depuis de larges alcôves, accessibles depuis une colonnade taillée dans la masse. Sa mise en scène lui confère un caractère sacré, propre à porter la
symbolique nécessaire à la conservation d’un message pour les siècles à venir. Le monument est un tombeau vide à la mémoire des victimes qu’il
pourrait provoquer ; un cénotaphe inversé.






L’HÔTEL DE L’HÉRITAGE INVISIBLE
Chloé DE SALINS
Les infrastructures qui accueillent les déchets radioactifs incarnent la tension entre crainte et fascination pour le risque. C’est une commande paradoxale pour l’architecte dont la mission première est de prévenir du danger.
Une association contradictoire est donc proposée : un hôtel constitue l’infrastructure qui réceptionne les résidus radioactifs. Deux temporalités sont mises en duel : la durée géologique des déchets et le temps d’une nuit d’hôtel, courte mais éternellement renouvelée.
Dressée sur la surface de la Terre, la technostructure-hôtel alimente mythes et légendes autour d’un lieu normalement enfoui, avertit et distrait ses occupants. À l’Hôtel de l’Héritage Invisible, on sirote un cocktail au skybar en songeant aux erreurs du passé, on fait passer le temps à quelques mètres de déchets qui ne passeront jamais et l’on procrastine dans l’intranquillité d’un risque qui est signifié, mais que l’on ne peut pas voir.
Ici, architecture et infrastructure collaborent, se protègent, se menacent. La frivolité touristique se superpose quelques instants à la permanence géologique, dans un équilibre instable.




BARILA
Estelle FILLIAT & Elias VOGEL
En France, on estime à près de 2 kilogrammes de déchets nucléaires produits par habitant chaque année. Certains de ces déchets présentent une durée de vie pouvant aller jusqu’à 2 millions d’années. Force est de constater qu’il est indispensable aujourd’hui et pour les années à venir, de se passer du nucléaire. L’idée du projet est de rendre visible le processus de fin du nucléaire, par une intervention symbolique sur le paysage de Paris.
Les déchets radioactifs sont omniprésents dans l’hexagone avec 1,54 millions de m3 répartis dans 950 sites de stockage. Entrepôts, bunker, abri, sous-terrain sont autant de manières de rendre ces déchets invisibles, cachés, car à la fois dangereux et gênants. La visée du projet est de prendre le contre-pied en proposant un stockage visible aux yeux de tous, mettant ainsi sous les projecteurs le lourd défi que cela impute.
Barila entrepose les déchets les moins radioactifs qui forment une tour et rempllissent un volume évidé. Par le dernier baril construisant la tour, il met en place la limite, la fin de la production d’énergie radioactive en France, dont toute la population devient témoin impliqué dans ce processus qui ne suppose aucune esquive envisageable. La tour représente le fardeau et le danger que l’homme a construit barils par barils, lequel pèsera tant qu’il n’y aura de solutions durables de recyclage.




NO HENGE
Emilie FROELICH
Toute architecture, tout signe laissé visant à prévenir les futures générations court le risque d’intriguer, d’éveiller la curiosité. Les pyramides, sculpture géantes ou autres Stonehenge héritées de civilisations n’ayant pas laissé de traces écrites ou dont ces traces nous sont difficilement compréhensibles sont représentatifs de ce phénomène.
En partant de ce principe, mais aussi par frugalité de ne pas construire davantage que le strict nécessaire à la sécurité de ces déchets dangereux pour l’homme, la proposition vise l’effacement de toute trace humaine aux abords des «cimetières» de déchets de haute activité et à vie longue.
Un projet paysager mettrait alors en place les conditions à ce que la végétation s’y développe de façon spontanée. Aucune barrière ne fixerait les limites de la zone.
En effet le projet fait également l’hypothèse optimiste que la radioactivité devienne à court terme une donnée de la vie quotidienne, assimilable à la température ou au taux d’humidité. Ainsi, les populations seraient informées
de façon transparente sur leur exposition aux radiations.




TOMBEAU NUCLEAIRE
Thomas GUILHEN
S’il est un élément qui survivra aux folies de l’homme, c’est bien la pierre ;
brute, excavée, taillée, arrachée à la montagne pour faire place à ce qui doit disparaître pour toujours.
Comme les anciens tombeaux qui cherchaient déjà à faire écho à l’éternité, le chantier pharaonique de l’immense porte permettra de signaler à tout jamais la dangerosité du lieu. Le symbole universel de la radiocativé est ici hérigé en un ultime avertissement, sa présence écrasant l’issue, minuscule en comparaison.




LE DERNIER SANCTUAIRE
Martin JOURNOT
Peu à peu les grandes puissances mondiales réussissaient, avec plus ou moins de succès, leur transition énergétique. L’arrêt progressif de l’exploitation nucléaire posait alors de nouvelles questions, projetant son lourd héritage dans une temporalité plus longue que toute l’histoire passée de l’humanité.
Nous nous sommes tournés vers le passé, et ses peintures rupestres. Vers le futur et ses plaques envoyées dans l’espace. Mais nul signe ou signal, nul pancarte ou panneau nous assurait de pouvoir être compris dans une échelle de temps aussi vertigineuse. Rien ne semblait assez puissant pour avertir d’un danger et non attirer la curiosité des futures générations. Il nous fallait un symbole.
Nous nous sommes réunis à Helsinki à l’aube 2021 sous l’égide de l’ONU, l’AIEA - et bon nombre d’organismes aux sigles et acronymes indéchiffrables. Nous avons décidé d’une île dans les eaux internationales. Pendant des décennies, des navires de tous les continents y ont défilé, déversant leurs cylindres radioactifs dans une forteresse de béton souterraine.
Nous avons tout cramé. Nous avons stérilisé la surface histoire de dissuader quiconque de l’éventuel bienfait de ce qui pouvait être enterré ici. Un geste radical au coeur d’une forêt luxuriante. La mort de la nature comme seul
symbole assez puissant pour être compris à jamais. Un ultime sacrifice à la hauteur des dérives de notre civilisation et de la démesure de l’Homme.




LES PIERRES VIVENT AUSSI
Adrien LE STRAT

Les pierres vivent aussi.

Contrairement à l’image qu’ils donnent d’eux même, les mineraux sont
instables. Ils évoluent et s’adaptent sous l’influence de leur environnement.
On pense que la pierre n’est pas vivante mais elle a une naissance, une croissance, une décroissance et un disparition.
C’est une vie loin du vivant.
Le complexe de pierre et les dechets radioactifs qu’il abrite ont une echelle de vie qui n’est pas celle de l’homme. Ils vont évoluer à leur rythme, loin des mouvements humains, devenir infrastucture,mausolé, puis montagne et poussière de nuage.




LE BLEU DE NOS YEUX
Ndizewe NSENGIMANA
Construire pour se souvenir peut être un défaut de mémoire du nucléaire.
Signe qu’à situation égale, il n’a été trouvé aucune solution. C’est un peu de cela que l’on se souviendra, de l’échec. Inspirant alors de découvrir que d’un champ de bataille bien préservé survie la nature qui reprend ses droits. Mais pas que, le danger de la contamination aussi ; et les curieux·euses qui s’agglutinent au balcon du souvenir, restituant au lieu sa charge émotionnelle. La mémoire, n’est-ce pas ce vide immense, interdit à l’exploitation, car anthropisé de la pire des façons, la manière accidentelle, incontrôlée ? Des terrains en friche des usines AZF de Toulouse aux visions de Tchernobyl d’Emmanuel Lepage restent pour le cœur le printemps, filtre à travers lequel le lieu désolé renaît. Dans le bleu de nos yeux, apparaît doucement ce qui a été.

Les seuls lieux non aseptisés seront ceux que notre condition d’être ne pourra plus toucher au péril de sa vie. Fatalement. Ce magma brûlant et invisible deviendra le paysage des appartements avec vues, l’aquarium à ciel ouvert des parcs d’attractions. Il sera le souvenir. Car les stèles sont peu bâties à l’endroit du deuil, qui mieux que la scène du crime peut devenir un lieu de pèlerinage ?




LES GEANTS DE LA MEMOIRE
Baptiste PERNOT
Le risque nucléaire est invisible, impalpable. Il n’ a pas d’odeur, pas de couleur. Il est impossible de faire l’expérience du risque nucléaire sans y perdre la vie. Cette non présence dans l’espace, cette absence de représentation du risque est sans doute une des clés pour comprendre l’acceptation de l’énergie nucléaire. Seules quelques vagues images de la catastrophe de Tchernobyl et les cris stridents d’un compteur Geiger hantent l’imaginaire collectif.
La proposition Les Géants de la Mémoire, tend à donner une forme palpable à ce risque selon un principe simple. Chaque galerie creusée pour permettre l’enfouissement de déchets radioactifs représente un volume de terres excavées pour loger ces déchets. Ce percement sera matérialisé par la contruction d’un cylindre, de volume indentique à celui excavé afin de transcrire dans l’espace émergé le gruyère souterrain.
Ainsi se constituera un système de cylindres, de tailles différentes, de volumes différents mais qui représenteront tous une des galeries permettant le stockage de déchets. La consommation exponentielle de matières premières
se matérialise; les cylindres forment une constellation, donnent forme à la fuite en avant engendré par notre production énergétique et matérialisent le risque que nous léguons collectivement aux générations futures.




EPICENTRE
Eloïse RUDOLPH
L’évocation progressive du danger à travers le projet.
La tour comme signalétique forte, permet une visibilité du monument. Sa forme rappelle la tour de refroidissement, le volcan au repos. Elle nous permet d’appréhender et de contrôler la menace.
Le périmètre de sécurité autour du monument est symbole de stérilité. Ces surfaces de terres infertiles sont une première alerte. Les rayons et les anneaux dans ce rond représentant symboliquement la durée de vie des atomes radioactifs qui composent le résidu nucléaire, informent l’Homme de l’ampleur de la nocivité d’un tel déchet qui va mettre plus de 100 000 ans à disparaître.
La notion de durabilité et de sûreté dans le choix des matériaux est contrebalancée par celle de fragilité dans l’architecture du bâtiment. L’impression que l’Humanité ne tient qu’à un fil, que l’on peut basculer en arrivant
dans cette cathédrale de béton brut. La passerelle fine vient contraster avec un trou qui paraît infini, une tombe sombre. Le parvis lumineux, découvert, entre soudainement en confrontation avec la pénombre d’une grotte dans laquelle l’Homme va sentir sa petitesse, fasse à une force beaucoup trop puissante.
Plus qu’une réponse pragmatique d’un contenant pour un déchet nocif, celle proposée ici, tend vers une signalétique monumentale, dans un futur à de allures apocalyptiques. Une projection dans un avenir proche, pour ressentir l’explosion silencieuse.




LE PELERINAGE DE BURE
Duc TRUONG
Il paraît que personne n’a jamais terminé le Pèlerinage de Bure. Personne ne sait exactement qui l’a construit ni comment il est apparu. Certains disent qu’il aurait été construit en trois jours. Personne ne sait combien de temps il faut pour le parcourir en entier. D’après les quelques documents que l’on peut trouver et surtout beaucoup de rumeurs, on estime que cette “promenade” grimperait à plusieurs kilomètres de haut. Cette attraction mystérieuse est devenue un incontournable. Beaucoup d’opposants au projet de bure l’ont érigé en symbole de la folie que représente le site d’enfouissement. Nombreux sont ceux qui s’y sont essayés et les récits de l’ascension partielle raconte la découverte de nouveaux écosystèmes. Un retour de certaines espèces
d’oiseaux et de plantes mais aussi des paysages insolites entre paradis artificiels et merveilles naturelles. Nous ne savons pas si il s’agit de légendes ou de faits avérés mais il faut dire que ces histoires permettent de garder le site d’enfouissement vivant.jamais la légende de ce site.






3001, L’ODYSEE DU NUCLEAIRE
Juliette VAUTHIER
Les guerres nucléaires et les explosions de réacteurs en fusion ont fini par marqué les paysages des cinq continents sur plusieurs siècles. Les populations vivent dorénavant enfouies sous terre à quelques 500 mètres de profondeur et ont petit à petit oublié leur propre histoire.
À la surface, le courant de la vie à lui repris son court, dame nature ne se laisse pas si facilement abattre. Mais depuis quelques temps, les colonies émergent des sous-sols. Retour à la case départ pour ses générations qui n’ont jamais senti un rayon de soleil ou la brise du vent sur leur peau.
L’aube d’un nouveau départ se profile à l’horizon.
Bure, 3000 ans après JC. Des groupes se réunissent autour d’un étrange son émis par ce simple monolithe. Des rituels mystiques se mettent en place.
Paradoxe, comment leur faire comprendre que c’est ce nouveau dieu qu’ils vénèrent qui est à l’origine de l’état lamentable de leur habitat naturel ?
Comment leur faire comprendre que ce sont ces mêmes atomes qu’ils ne voient pas sous leurs pieds qui furent la source de leur enfouissement pendant plusieurs siècles.


Mark